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LA CROIX 15 décembre 2017

 

Ce dimanche, un frais soleil d’automne fait miroiter le bassin empierré de l’étang de Cucuron. À l’heure du café-croissant, le Cigalon, cinéma de ce gros village de 1 800 habitants, accueille ses premiers visiteurs. Non pas des spectateurs lambda, mais des membres du comité de programmation. Ce matin-là, ils sont une douzaine – de 15 à 83 ans – à grimper l’escalier qui mène à la salle de projection et à se couler dans ses fauteuils de velours rouge. « Le comité se réunit un dimanche par mois », explique Coline Privat, chargée de développement au sein de Basilic diffusion, l’association qui gère le cinéma. « Celles et ceux qui viennent regardent les bandes-annonces d’une vingtaine de films susceptibles d’être programmés. Ils en choisissent trois ou quatre qui seront, ensuite, identifiés comme tel dans la programmation. »

Coline accueille les volontaires du jour. Une scénariste retraitée à lunettes rouges, un quadra chorégraphe très impliqué dans la vie culturelle locale, une psychothérapeute en activité, une lycéenne, une quinqua à la recherche d’un emploi… Jacques, lui, a 83 ans. « Dont vingt ans de marine marchande et vingt ans de réparation navale ! », sourit-il sous sa moustache grise. Ce fan de biographies a d’abord poussé la porte du comité pour « voir comment ça se passe, car, d’ordinaire, le pouvoir décisionnel, on ne l’a pas ! ». Jacques ajoute : « Surtout, il faut que le cinéma vive. » La salle de 93 places figure parmi les rares équipements culturels de cette commune rurale. Elle bénéficie du classement art et essai. « Le Cigalon a 40 ans d’existence. Il a été repris en 2013, alors qu’il traversait des difficultés financières. Basilic diffusion est une bande de copains qui n’avaient pas envie que le cinéma meure », confirme Clémence Renoux, autre chargée de développement de la salle. « Son objectif est d’en faire un lieu de vie qui appartienne à tous ceux qui ont envie de se l’approprier. » D’où l’idée, entre autres, de convier les habitants à devenir acteurs de la programmation.

Dans la salle de projection, la petite troupe studieuse se concentre sur la liste des 17 films du jour. Documentaires, films d’auteur, drames, comédies grand public… Les bandes-annonces défilent dans un bel éclectisme. Dans le noir, la plupart des volontaires annotent les photocopies. Les membres du comité se retrouvent ensuite dans une salle de réunion, autour d’un jus de pomme bio et de boudoirs. Marianne, lycéenne de 15 ans, est tentée par le film de Laurent Cantet, L’Atelier. Marie, sans profession, défend bec et ongles le dernier Polanski. Elle propose également une programmation spécifique pour Halloween, avec la projection de Ça. Marianne abonde : « Au lycée, tout le monde veut le voir ! » Autour de la table, on argumente, on écoute, on revendique. Il y a celle qui « n’est pas moderne et n’apprécie pas les effets spéciaux ». Cette autre qui veut « donner un coup de pouce aux œuvres qui n’ont pas de presse ». Le dialogue, nourri par les goûts de chacun, se tisse en un passionnant exercice de démocratie. Et creuse une question : faut-il programmer des œuvres qui attireront du monde ou des films qu’on ne verra pas ailleurs ?

Dans ce petit cinéma, le public est double. D’un côté, des retraités cinéphiles fidèles à la programmation art et essai du Cigalon ; de l’autre, une population plus rurale, éparpillée dans les hameaux environnants, qu’il faut « aller chercher », comme le résume Clémence. « Nous devons élargir le cercle. Vous êtes des ambassadeurs du cinéma », rappelle Coline aux membres de l’atelier qui repartent de la séance matinale avec chacun une liasse de programmes à la main.

Fabienne assistait pour la première fois au comité. Elle en ressort tout sourire. Ancienne avocate, elle ne vit à Cucuron que depuis six mois : « Venir, c’est prendre part à la vie citoyenne du village. Cela permet de rencontrer d’autres gens. Bref, de s’intégrer. » Les apports en matière de lien social sont évidents. « Souvent, au cinéma, on ne croise que les mêmes personnes, issues des mêmes strates de la population », déplore Christian, retraité de l’administration de l’éducation nationale. « Mais ici, ou bien lors de soirées spéciales avec des animations ou un buffet, on voit des gens qui ne viennent pas d’ordinaire. Tout cela permet un vrai brassage. »

À quelque 70 km de là, le cinéma Gyptis – installé à la Belle de Mai, dans le 3e arrondissement de Marseille, l’un des quartiers les plus pauvres d’Europe – mène une initiative jumelle, depuis trois ans. Le club de programmation se réunit deux fois par mois. Il commence par un pique-nique improvisé dans le hall du cinéma. Les membres du club ont à programmer, notamment, une dizaine de séances estivales en plein air. Ce lundi soir, une bonne vingtaine de membres (sur les 70 inscrits) sont là. Chacun est venu avec de la nourriture et un extrait de film à présenter.

Comme à Cucuron, l’envie de combattre l’entre-soi est l’un des objectifs affichés. « Nous sommes très attentifs à ce que la mixité règne. Il ne s’agirait pas qu’on ait que des profs à la retraite ! », plaisante Juliette Grimont, la programmatrice du Gyptis. Dans la salle de cet ancien théâtre devenu ciné de quartier, se croisent habitants de cette partie très défavorisée de Marseille, bobos du centre-ville, habitués de la maison pour tous… « Ce quartier manque de tout : de bibliothèque, de parc, d’espaces pour se rencontrer, pour partager. Avec ce club, on cherche à combler ce vide », poursuit Juliette.

Dans la salle de projection, les propositions font le grand écart. Ici un film de Xavier Dolan, là une œuvre jeune public, plus loin un extrait de la comédie musicale des années 1980 Grease. Aziza, venue avec d’autres membres d’un atelier d’alphabétisation, fait découvrir à l’assemblée Antar le valeureux, comédie romantique égyptienne délicieusement sixties. Ce film, très célèbre au Maghreb et inconnu en France, la trentenaire l’a vu et revu à la télévision. « C’est le Roméo et Juliette arabe ! », dit-elle en riant. Le film a de grandes chances d’être programmé en plein air cet été. À l’issue de la séance, Aziza est ravie. Le club ? Elle adore. « D’abord, il y a le repas qu’on partage ensemble. Et puis les discussions où tout le monde parle et où on est tous naturels. C’est comme si nous étions une famille. »

Coralie Bonnefoy




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